La vie ouvrière

Cliquez pour agrandir    Au terme de sa longue et harassante journée à la fabrique, l'ouvrier du textile ne retrouve pas un cadre de vie qui fait vraiment oublier les fatigues accumulées.
    Dans une ville comme Roubaix (qui passe de 12000 habitants en 1826 à plus de 124000 en 1896), la forte poussée démographique fait cruellement ressentir la pénurie de logement or les gens avaient besoin d'habiter le plus près possible de leur lieu de travail. On a alors construit rapidement, sans plan d'ensemble. Contrairement à ce qui s'est passé dans les bassins charbonniers où les compagnies exploitantes ont pris en compte le logement de leurs mineurs, dans le but de fixer leur main-d'œuvre, les industriels du textile ne sont pratiquement pas intervenus dans ce domaine.
    Les célèbres maisons alignées dans les courées procèdent d'un vaste mouvement spéculatif : les classes moyennes, commerçants, agriculteurs, brasseurs également propriétaires des estaminets attenants y ont trouvé source de bons profits. Il s'agissait de construire un maximum de maisons sur le plus petit terrain possible ; comme le terrain en front de rue coûtait assez cher, on achetait vingt mètres sur la rue et cent cinquante mètres en perpendiculaire réservés à la construction des maisons auxquelles on accédait donc par un boyau étroit et obscur.
    Au fond de la cour, une baraque abritait les W-C collectifs ; près de la rue, se trouvait le robinet d'eau potable et quelquefois jusque dans les années 1960, une pompe qui, avec le portail, était la seule partie présentant un effort de décoration. Au début du XXème siècle, la mortalité demeure lourde : la mortalité infantile est de 22% à Tourcoing en 1900 (13 %° aujourd'hui) en dépit des progrès tangibles de la médecine. Dans les budget ouvriers, les dépenses de santé n'occupent que peu de place, dans un contexte ou la protection sociale n'en est qu'à ses premiers balbutiements.
    L'habitation possédait une pièce unique au rez-de-chaussée, sans dépendances ni couloir et une chambre à coucher souvent très basse de plafond, à l'étage.
    On imagine bien l'ambiance populaire de ces courées et les difficultés engendrées par une telle proximité mais elle favorisait également une vraie solidarité de voisinage.
    1928 va marquer le début d'un réel accès à la propriété pour ces populations ouvrières, à travers la loi Loucheur et " les habitations à bon marché ".
    Evidemment l'après-guerre et surtout les années 1970 vont amener une certaine amélioration du confort dans les petites maisons des courées (eau courante, commodités, électricité...) mais promiscuité et insalubrité y seront toujours de mise. Aujourd'hui, quelques unes de ces célèbres courées existent toujours ; dans les années 1990, la prise de conscience déjà ancienne a donné naissance à des actions concrètes dans le sens d'une réhabilitation et d'une conservation de ce patrimoine, témoin de notre passé industriel.

Cliquez pour agrandir    A la fin du XIXème siècle, même si le pouvoir d'achat reste limité, on note une amélioration de la vie ouvrière. En 1902 une journée de travail de 10h30 rapporte au peigneur de laine 3f à 3, 10f, au tisserand, 4f à 5,50f . Pour acheter un kilo de pommes de terre, il en coûte 10 centimes, 10f pour une paire de souliers : nul besoin de faire de savants calculs pour en déduire que cela ne laissait pas beaucoup de place à la fantaisie. Parfois, on se paie le luxe d'une sortie au théâtre de marionnettes ; les petites scènes foisonnent dans les caves et arrière-salles de café. Ce sera ensuite la grande vogue du café-concert avant celle du cinématographe.
    L'estaminet est donc l'endroit privilégié pour s'évader des difficultés de la vie quotidienne : l'ouvrier vient y fumer sa pipe, boire sa chope ou son genièvre ; on s'y distrait, on s'y détend . Dans l'arrière-salle, on joue aux fléchettes, à la bourle, aux écus. L'estaminet abrite souvent diverses sociétés locales : coulonneux, lanceurs de javelots, pinsonneux et autres coqueleux y ont installé leur siège et s'y retrouvent le dimanche. Cette chanson patoisante de Tourcoing évoque avec bonheur l'ambiance des dimanches dans le quartier populaire de l'Epinette :

Cliquez pour agrandirJ'vous invit' tertu à l'Epégnette
Ch'est in quarti bin réjouis
Car y n'da qui sont toudis in fête
Y vittent comme des sans-soucis
L'dimanche y s'in vont à la pêch'
Print'du pichon pour leu z'afants
Ch'né po comme ces buveux d'genef'
Qui cass'tent tu in ertournant ...

Vous trouvrez aussi des beaux jeux d'boules
Comme y n'da po din l'zautes quartis
Car in fait des parties pour des moules
Ch'est l'affaire des cabarétis
Non y font po l'méti d'in aute
Ch'est tous des hommes à s'amuser
Y n'font jamais tort à l'in n'l'aute
Comme in vo d'ins gramint d'côtés...

I a aussi des bons jeueux d'fléchette
Des pinchonneux et des coqu'leux
Vous trouv'rez des tireux d'abalette
Ainsi que des vrais bouchonneux
Y n'ont po peur qu'in les attaque
Din leu quarti y vont gingni
T'chan qui pertt'y femtent toubaque
Et y ont tertus du plaigi...

Les plaigis d'l'Epegnette (Chanson de carnaval, 1904, Archives municipales de Tourcoing).

Cliquez pour agrandir    Mais la fête n'est qu'une brève interruption dans une existence de dur labeur. A l'estaminet, on échange beaucoup d'idées avec le personnel des autres usines. Dès l'aube du XXème siècle, la conscience ouvrière, celle de l'appartenance à une classe à l'identité bien définie, a déjà fait un bout de chemin : les ouvriers prennent conscience des injustices qui les accablent et de la nécessité d'agir collectivement.
    En 1864, le droit de grève est accordé en France. En 1872, la première chambre syndicale ouvrière du Département (officiellement reconnue en 1884) est fondée à Roubaix ; elle est vite dominée par les représentants du textile. En 1895, l'acte de naissance de la Confédération Générale du Travail est signé. A la veille de la première guerre mondiale, les syndicats constituent des organismes solides et les villes du nord reçoivent des surnoms tels que " Halluin la rouge " ou encore, " Roubaix, la Mecque du socialisme ".
    Fourmies a malheureusement fait beaucoup de bruit dans le concert naissant des luttes sociales : 9 morts et une trentaine de blessés dans la soirée du 1er mai 1891 suite à l'intervention des forces de l'ordre contre les ouvriers du textile
    Nombreuses, les grèves sont généralement courtes et localisées, il faudra attendre les années 1880 pour voir un élargissement des conflits. C'est la grève des tisseurs d'Armentières en 1903 qui va s'étendre à l'ensemble de la région lilloise et nécessiter un arbitrage gouvernemental qui, va véritablement fonder la solidarité ouvrière au sein de l'industrie textile.

Cliquez pour agrandir    Les grandes familles qui ont assis la puissance du textile dans le Nord au cours de la seconde moitié du XIXème siècle ne sont généralement pas parties de rien, on attribue à beaucoup d'entr'elles des origines aisées antérieures à la révolution. Rares sont les ascensions sociales et l'endogamie familiale fait partie d'une véritable stratégie à l'origine d'importantes concentrations entrepreneuriales.
    Les premiers manufacturiers menaient une existence toute de simplicité qui reposait sur trois valeurs : le travail, la famille, la religion. Ne s'accordant que peu de loisirs, ils résidaient souvent à proximité de leur usine , voire à l'intérieur même de son enceinte. On retrouve le même souci d'exigence et d'économie dans la gestion de leurs affaires.
    Après les années 1880, l'austérité des fondateurs cède la place à un style de vie différent. Les entrepreneurs du textile mènent désormais une vie mondaine brillante, construisent des hôtels cossus dans les nouveaux quartiers lillois, a Roubaix, près du parc Barbieux , boulevard du Général de Gaule s'alignent les maisons de maître ; Le Touquet doit une partie de son essor à cette bourgeoisie textile de la fin du XIXème siècle.

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